01/09/11

Comme ça, tout a été raclé ?


On s'entendait parfaitement bien, on continuait à rire d'accord, et à boire d'accord. Il nous fallut deux ou trois verres pour faire passer ce feu qu'on sentait, qui était le feu du contentement, et tout le reste disparut, à part cette flamme qui nous passait devant les yeux.
Je repris:
"Comme ça, tout a été raclé?"
Il me dit:
"Très tout. Jusqu'à la maison: on l'a démolie."
Et ce fut le couronnement. Allongeant le bras par-dessus la table, je lui avais posé le bras sur l'épaule; on se regardait avec tendresse. On sentait qu'on devait rester unis parce qu'on était d'égale force. On le montrait bien, qu'on était unis. Même à ce moment-là, la jument ayant renoncé de s'agiter, on sortit ensemble pour la faire tenir tranquille. Il voulait se mettre à la battre, mais je lui retins la main. "Doucement, vois-tu, elle aussi elle est avec nous." Il me regarda, il me comprit. Nous nous mîmes à la caresser ensemble, lui passant et lui repassant la main sur les naseaux, tandis qu'elle aspirait fortement l'air en renâclant.

Ramuz, Vie de Samuel Belet

Photo: Anselm Kiefer, Grand Palais